Impact d'un modèle esthétique irréaliste sur la vie intime des femmes

Le modèle

Il a été dit et répété sur tous les tons que le modèle esthétique proposé aux femmes occidentales depuis plus d'un quart de siècle était irréaliste. Par irréalisme, on entend que le modèle est à ce point maigre - le mannequin type mesure 1,80 m et pèse environ 55 kg, ce qui correspond à un indice de masse corporelle de 17 - que 95% des femmes ne peuvent atteindre un tel corps sans mettre en péril leur fonction reproductrice. Le développement pubertaire amène en effet chez les femmes une augmentation du pourcentage des tissus adipeux, facteur indispensable à l'établissement et au maintien de la régularité du cycle hormonal. Or, l'indice de masse corporelle du modèle féminin actuel correspond à une masse adipeuse nettement inférieure à celle qui est nécessaire pour le maintien de ce cycle. En d'autres mots, le corps «social» actuel s'oppose au corps «biologique» des femmes.

En plus d'une masse adipeuse insuffisante, le modèle proposé s'éloigne grossièrement des proportions du corps féminin adulte. Si on regarde les mannequins, on remarque la largeur des épaules par rapport à l'étroitesse du bassin. Cette silhouette ne correspond pas à la silhouette féminine adulte, dont les hanches sont plus développées que les épaules, condition nécessaire, lors de l'accouchement, pour l'expulsion d'un bébé au crâne assez gros pour contenir le cerveau humain. À part les seins, le modèle esthétique féminin actuel correspond ainsi plus au corps d'un homme très mince ou à celui d'une jeune fille pré-pubère qu'à celui d'une femme adulte.

En d'autres mots, ÊTRE UNE BELLE FEMME AUJOURD'HUI, C'EST NE PAS AVOIR UN CORPS DE FEMME.

Attributions du modèles
Cette section a été exposée dans le texte «Le corps paradoxal», publié dans La Santé des femmes, par Huguette Bélanger et Louise Charbonneau, Edisem, 1994.

Toutes les cultures humaines proposent une norme esthétique, celle-ci variant presqu'à l'infini, allant des Chinoises aux minuscules pieds bandés aux femmes-girafes africaines aux cous étirés par des colliers de métal, en passant par les tailles de guêpe des Occidentales du XIXe siècle. Le facteur central de la norme esthétique n'est cependant pas la beauté elle-même, mais bien ce qu'elle symbolise. Autrement dit, on cherche moins à être belle pour l'apparence elle-même que pour les qualités morales que cette apparence véhicule : c'est ce qu'on appelle l'effet «beau=bon» (Cash, 1990). La personne qui possède les critères de beauté décrétés par sa culture se verra en effet attribuer un ensemble de qualités correspondant à l'idéal moral de celle-ci. Ainsi, la femme mince est aujourd'hui considérée comme disciplinée, performante, autonome, pleine d'énergie et capable de maîtrise d'elle-même, toutes qualités éminemment prisées dans une société où on mesure la valeur des individus à leur productivité. Inversement, lorsqu'une femme se trouve trop grosse, elle s'attribue - et on lui attribue - généralement les défauts opposés à ce stéréotype : on dit qu'elle se laisse aller, qu'elle manque de volonté, de discipline personnelle, qu'elle est dépendante de la nourriture, etc.

Impact du modèle sur les femmes

Quelles sont les conséquences, sur les femmes, de ce modèle esthétique - et moral - impossible à atteindre ? La première est la perception déformée que la majorité d'entre elles ont de leur propre corps. Le regard que les femmes portent sur leur corps est évidemment formé à partir de la comparaison qu'elles établissent entre celui-ci et le modèle. En conséquence, près de 75% des femmes de notre culture se trouvent grosses même si leur poids correspond, pour la majorité d'entre elles, à un poids santé (IMC de 20 à 25).

Le fait de ne pas correspondre au modèle entraîne également un manque d'estime de soi chez un grand nombre de femmes. Comme nous l'avons souligné, le corps idéalisé est toujours associé à un ensemble de qualités. Or, comme il est dans la nature de l'individu, en tant qu'être social, de vouloir correspondre à ce que sa société juge «bon», on a démontré que les personnes possédant une apparence conforme à la norme manifestent une plus grande estime de soi que celles dont les attributs les en éloignent (Fallon, 1990). De plus, on a observé que les femmes sont plus sensibles que les hommes à l'effet «beau=bon» (Fallon, 1990). L'estime de soi d'une femme est donc beaucoup plus affectée que celle d'un homme lorsqu'elle ne correspond pas aux critères esthétiques. Il est important de noter que ce lien entre l'image corporelle et l'estime de soi peut jouer dans les deux sens : lorsque la personne ne correspond pas aux critères esthétiques, son estime de soi est faible ; de la même façon, lorsque son estime de soi est faible, elle risque de projeter cette fragilité psychique sur son apparence : elle se trouve laide. Il va sans dire que pour les Nord-Américaines, se trouver laide se traduit le plus souvent par se trouver grosse, car la minceur constitue le critère esthétique premier, le préalable à tout autre jugement sur la beauté d'une femme.

On peut maintenant comprendre la dimension inextricable du piège dans lequel tombent de nombreuses femmes : leur estime de soi tient à leur correspondance au modèle, or, le modèle est impossible à atteindre. Notons, pour compléter le tableau, qu'on leur assène régulièrement le message «quand on veut on peut», autrement dit, on affirme aux femmes que si elles ne réussissent pas à maigrir au point de ressembler au modèle, c'est qu'elles ne font pas assez d'efforts...accentuant ainsi leur faible estime de soi. En conséquence, le rapport que les femmes établissent avec leur corps est souvent composé d'un mélange de dégoût, de honte et de méfiance pour cette entité indépendante de leur volonté qui semble dirigée par des besoins de nourriture incontrôlables. On peut alors soupçonner qu'avec une telle perception de soi-même et de son corps, la relation intime avec le partenaire amènera certaines difficultés.

Impacts du modèle sur la relation intime

Une relation, quelle qu'elle soit, implique la capacité de se montrer tel que l'on est et celle de regarder l'autre de la même façon, deux aspects également difficiles à actualiser par une personne qui ne s'accepte pas. Lorsque cette difficulté d'acceptation se situe au niveau du corps, l'ouverture à l'autre sera particulièrement difficile à vivre dans les rapports où l'intimité physique et éventuellement sexuelle est en jeu. Quant au regard que l'on porte sur l'autre, il ne peut se vivre pleinement lorsqu'on est constamment préoccupé par ce que l'autre voit et ne devrait pas voir de nous. En d'autres mots, un rapport de séduction implique un regard assez "libre de soi" pour se concentrer sur l'autre tout en se sachant «vu».

Le premier niveau de difficulté rencontré par une femme qui n'accepte pas son corps sera tout simplement le refus de contact : combien de femmes refusent d'établir quelque contact que ce soit parce qu'elles considèrent impossible de montrer leur corps. Une femme disait, à l'idée de se déshabiller devant un homme : «Je ne peux pas faire ça à un homme»...cela en dit long sur l'acceptation de son corps et sur l'estime de soi de cette femme. À ce sujet, il est intéressant de se questionner sur la soi-disant pudeur des femmes qui les pousserait à éteindre la lumière lors de rapports sexuels : ne s'agirait-il pas de honte de son propre corps plutôt que de pudeur ?

Le deuxième niveau de difficulté se situe, lorsque la relation est établie, dans le refus du désir de l'autre : comment puis-je croire qu'un homme exprime du désir face à un corps que je juge moi-même dégoûtant ? Combien de compliments sincères formulés par un homme amoureux ont été repoussés, parfois agressivement, par une femme refusant de voir autre chose que de la manipulation dans cet éloge à ses charmes ?

Il existe également une troisième conséquence, d'ordre physiologique celle-là. Comme le modèle esthétique est très maigre, plusieurs femmes luttent, grâce à des privations constantes, pour maintenir leur poids bien en deçà de leur poids naturel, c'est-à-dire du poids qu'elles peuvent maintenir sans privation de nourriture. Or, certaines recherches suggèrent que la privation de nourriture et le maintien d'un poids en bas de son poids naturel amenaient une baisse d'intérêt pour la vie sexuelle (Bennett et Gurin, 1982).

Impacts du modèle sur les hommes

Une relation de couple est globale, incluant le corps bien sûr, mais également le coeur, la tête...l'âme. En ce sens, il m'apparaît que dans la majorité des couples, le poids de la femme - en plus, en moins ou en «perçu de trop» - soit un problème moins aigu pour le conjoint que pour la femme elle-même. Cependant, le modèle féminin proposé et le dégoût des femmes pour leur propre corps peuvent avoir certaines conséquences chez les hommes dans leur rapport avec les femmes. Nous en considérerons ici quelques-unes.

Le contrôle du poids de la femme

Certains hommes narcissiques voient leur femme comme un de leurs objets de représentation, à peu près au même titre que leur automobile. Celle-ci doit être parfaite afin que lui-même se perçoive comme parfait, la perfection consistant nécessairement, chez un narcissique, dans la conformité aux modèles puisque ce dernier ne vit qu'à travers le regard des autres. De tels hommes ne choisissent pas une femme en fonction d'un quelconque désir pour elle mais plutôt en fonction de sa correspondance aux normes sociales. Cette femme, une fois choisie, devra ensuite continuer à se conformer : toute prise de poids dans de tels cas sera sévèrement soulignée, et pressions et menaces seront utilisées pour que la femme retrouve «le poids qu'elle avait le jour de son mariage». Une relation à ce point basée sur l'image peut, à la limite, aboutir à la rupture, le conjoint quittant sa partenaire pour «un modèle plus à la mode».

Le contrôle de la femme par le poids

Il semble toujours exister, dans une relation de couple, un certain rapport de force. Dans certains cas, le poids de la femme servira de moyen au mari pour maintenir ce rapport de force en sa faveur : en soulignant régulièrement à sa femme que son corps est trop lourd, qu'elle ne lui plaît pas, il entretient l'insécurité de cette dernière et s'assure un pouvoir dans la relation. À l'extrême, dans certains cas, le poids réel de la femme n'a plus rien à voir avec ce qui se passe, la guerre ne se livrant que sur le front de ses perceptions déformées et de son insécurité. Connaissant l'obsession de sa femme, son mari n'aura qu'à lui glisser : «Chérie, est-ce que tu n'aurais pas pris quelques kilos pendant les vacances ? Il me semble que tes hanches ont élargi...» Et voilà le déséquilibre installé : comment la femme peut-elle discuter, faire valoir son point de vue quand le commentaire de l'autre éveille en elle le dégoût d'elle-même qui y sommeillait ?

L'intégration du malaise de l'autre

Il arrive que des femmes soient tellement malheureuses dans leur corps, tellement obsédées par le désir de maigrir, qu'elles y projettent tous leurs malaises existentiels : quand elles auraient maigri, ce serait le bonheur total, avec elle-même et leur conjoint. Dans de tels cas, le conjoint peut en arriver à intégrer la «vision du monde» de sa partenaire et à croire que les problèmes se régleront tous le jour où sa compagne parviendra enfin à maigrir. Le poids de la femme, devient donc un «poids-prétexte», une sorte d'écran sur lequel sont projetés tous les problèmes du couple. Aucune recherche de solution n'est alors possible puisque la cause réelle des problèmes est évacuée.

Réflexion sur l'intervention

Lorsqu'un intervenant rencontre une personne ou un couple affirmant que les difficultés relationnelles dépendent d'un surpoids, le premier piège pour l'intervenant est de croire cette explication. Ceci ne veut pas dire que certaines prises de poids considérables ne peuvent pas affecter le désir d'un partenaire. Toutefois, une telle réalité doit être envisagée comme toute autre situation où des changements importants surviennent et modifient l'équilibre antérieur du couple : naissance d'un enfant, maladie invalidante, perte d'emploi, etc. Il s'agit alors de prendre en compte la nouvelle réalité et d'évaluer la capacité d'adaptation du couple à ces changements.

Ce qu'il y a de différent avec cet angle d'intervention, c'est qu'on évitera ainsi de viser la perte de poids de la femme comme solution au problème. Cette solution est très souvent celle qui apparaît la plus simple alors qu'il s'agit de la plus difficile en plus d'être la plus cruelle pour la femme puisque cela la rend responsable des difficultés du couple et du seul moyen envisagé pour les régler. Pour abandonner l'amaigrissement comme piste de solution aux problèmes du couple, il faut un préalable : arrêter de croire que les individus possèdent un contrôle volontaire total sur leur poids. Il s'agit en effet de la croyance fondamentale qui maintient toute la structure de notre attitude face au poids et face aux personnes de poids. Le travail fondamental qui devrait être entrepris avec une personne qui se trouve trop grosse en est un d'acceptation de soi. Lorsque son poids nuit réellement à sa santé, une intervention visant son bien-être physique peut être entreprise en collaboration avec une diététiste.

Cependant, même dans un tel cas, l'amaigrissement ne devrait jamais constituer un objectif en soi : une personne peut grandement améliorer son état de santé en modifiant la qualité de son alimentation plutôt que sa quantité et en ajoutant une activité physique modérée à son horaire. Cette approche offre l'avantage de ne pas plonger la personne dans l'obsession de la privation qui engendre, en réaction, l'alimentation compulsive. Ainsi seront évitées les fluctuations de poids occasionnées par les régimes ; celles-ci semblent plus dangereuses pour la santé que le maintien d'un poids stable bien qu'élevé.

L'irréalisme du modèle proposé amène donc de nombreuses femmes à avoir une perception déformée de leur corps. Souvent ces femmes manifestent également une faible estime de soi en raison des associations qui sont faites entre le modèle et un ensemble de qualités socialement valorisées.

Ces problèmes d'acceptation du corps et d'estime de soi ont généralement des répercussions négatives sur les relations intimes que ces femmes établissent. Les hommes peuvent eux aussi être affectés dans leurs relations intimes par l'irréalisme du modèle, d'abord en raison de la fermeture de certaines femmes à leur désir, mais également parce qu'ils peuvent adhérer à la croyance développée par leur conjointe que tous les problèmes du couple dépendent d'un surpoids, réel ou imaginé.

L'intervenant auprès d'un couple dont la femme vit un problème d'acceptation du corps doit éviter de tomber dans le même système de croyances. S'il le faisait, toute la responsabilité du succès de l'intervention se retrouverait sur les épaules de la femme, ce qui risquerait d'accentuer ses problèmes d'estime de soi tout en empêchant le couple de prendre conscience de ses vrais problèmes.

Les intervenants doivent par ailleurs faire preuve de patience face aux femmes qu'ils tentent d'aider à accepter leur corps, car ils travaillent nettement à contre-courant de toutes les pressions sociales à l'amaigrissement auxquelles ces femmes sont quotidiennement exposées. Heureusement, depuis quelques années, on voit apparaître certains modèles positifs de femmes dont le physique ne correspond pas à la norme. Léone, dans la télésérie Scoop, ou Marguerite, dans Les héritiers Duval, constituent deux bons exemples de ces nouveaux modèles : femmes à la personnalité forte et au corps puissant, elles affichent clairement leur sensualité et sont toutes deux présentées comme attirantes pour les hommes. Il est à espérer que de tels modèles apparaîtront en nombre grandissant et qu'ils constitueront un «contrepoids» efficace au modèle maigre.

Auteur : Danielle Bourque, M. Ps., psychologue, auteur du livre À dix kilos du plaisir